emsirinoruŠuronirisme - Message ou slogan





ABANDON




« Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?! ».

Moi aussi, ils m'ont abandonné,
civilement assis derrière
de petits cailloux brindilleux,
mousseux et goudronneux
où se collaient des moineaux illuminés, transparents,
qui brillaient tout autour de moi
dans le noir en plastique,
marchant vers les rigoles puantes,
cercueils des oiseaux mort-nés.

Je suis abandonné !

Où êtes-vous ?

Qui êtes-vous ?

Que l'on m'aide !

Venez me sauver !

Et je vous donnerai des chaussettes propres
sur un joli pantalon verdoyant.

Je suis beau pourtant sous ma couette de cheval, endormi dans ces rêves
pittoresques et goulus.

L'huile des feuilles aux capuchons
dressés pour le combat final
jointe le tronc multicolore et creux
de l'arbre pale dont les six dragons satellites, gravitant en filant une laine
pleine de martiens drus,
tissent la ronde beurrée du ciel plein.

              Les étoiles s'écartent de crainte
pour que le soleil ne puisse pas se cacher.

Leurs sévices réapparus
en miroirs déformant
des myriades de petits bambins,
avaleront tout d'un vertige trompeur
et l'Univers disparaîtra enfin puni,
laissant place aux lendemains réussis.

Vive le créateur squelettique
qui permet de tels prodiges tragiques !

Mes lunettes de lune m'ont empêché
les éblouissements nocturnes
et sur leurs branches,
mes petits oiseaux noctambules,
aux armes purulentes,
rotent en cadence militaire
la Marseillaise démente :
là,
j'entends le cors au fond des bois du cerf,
le tromblon de Parsifal
m'annonçant des claquettes de Music hall
ou du vin pour les chiens.

Le crotale avale des kilomètres
de pellicules rayées par les biches cornues,
boucs émissaires agrégés d'art.

Ils m'ont abandonné en pyjama rayé
devant la porte de la prison
mais je me suis enfui
sans le leur dire et sans partir.

Ils me voient menottés mais moi,
j'arpente des mesures détendues
sur mes élastiques romantiques.

Pourquoi m'ont-ils abandonné sans chaussures ?

Parce qu'ils sont bêtes comme des pieds !

Un jour, il m'a lancé
ma propre pantoufle à la figure.

Je ne l'ai pas rêvé ;

je l'ai vue, la haine dans son fracas.

Il m'a torgnolé et ma tête en enfer
a roulé sur la rampe de l'escalier.

Il l'a décollée !

Je le hais et je le tuerai en cachette
en le regardant les yeux dans les yeux.

Ce sera la justice des enfants abandonnés.

Mais ils me retrouveront
et me ramèneront devant la porte de la prison,
les autres,
les complices qu'ils avaient mandatés.

Ils m'attacheront à un croc dans le mur
et me gaveront de petits bonbons blancs
peu sucrés.

J'aurais du les tuer tous ;
eux aussi ;
certitudes superfétatoires trop bien habillés.

Ils ont d'autres enfants qu'ils ne forcent pas
mais moi, c'est pas pareil.

Le droit leur ai donné de faire ce qu'ils veulent.

Aux fenêtres de la prison,
dans mon dos voûté maintenant,
se jettent toutes sortes d'êtres et d'objets
car ma douleur est immense,
si considérable que les clochards trépassent lorsque je parle de mon malheur à leurs ombres.

Raides,
foudroyés d'apprendre que le leur très grand n'arrive pas à l'orteil du mien.

Si je ne dis rien,
personne ne sait rien
parce que j'ai mis un masque sur mon visage
à la sortie de ma première école
où des bonnes sœurs violettes
et boursouflées du bon dieu
m'obligeaient à faire ma prière à tout venant,
moi !
qui savais déjà que j'étais mortel
et que le néant gouvernait,
qui appelais cette libération sans pouvoir pleurer, transmuté de douleur,
qui espérais le chevalier que j'étais devenu, incapable de me secourir,
qui attendais mourant de chagrins
dans mes petits habits bleus,
baissant les yeux de peur qu'on me questionne.

Ils avaient conçu ma sœur devant moi !

Pendant cinq ans !

Tout le monde le savait !

Et ils m'ont laissé là,
avec eux,
me répétant chaque jour
combien ils étaient gentils
et que ma chance n'avait d'égal
que l'amour dont j'étais le récipiendaire.

L'amour ?

Je ne sais pas ce que c'est,
je n'en ai jamais eu
et c'est pour cela que je cherche
la belle au bois dormant
dans mon cigare têtu de bébé perdu.

Non,ils ne sont pas gentils !

Mais alors pas du tout !

Ce sont des monstres mythologiques
m'effritant de honte,deux hydres vieillissantes
et je tuerai le Minotaure lubrique !

Il faut que je l'éventre, l'écartèle, le brûle, l'écrase d'un pilon, le hache,
le scie, l'ébouillante, le roue, le pende,
le guillotine, le fusille,
l'électrocute avec une centrale nucléaire,
le désintègre, l’annihile, le broie,
l'aspire au néant, lui acidogène les gènes, l'épluche, le parachute au Vésuve,
l'engage dans l'armée Napoléonienne
partant pour la Russie,
lui présente son gros nez au docteur Mangele,
il me faut m'en débarrasser à tout jamais !

Je le hais,
je veux le trucider pour l'Éternité
sans autre forme de procès que le passé !

Hors, j'ai entendu ...

« Tu aimeras tes parents ».

Non !

C'est mon père et j'ai le droit de l'assassiner !

Car mon père n'est pas mon père
et ma mère n'est pas ma mère.

Ce sont mes géniteurs
mais le crocodile aussi a des géniteurs.

C'est un boucher et je l'avalerai avec délectation, cuisinant son maigre cerveau
dans une sauce aigre,
je déglutirai mes souvenirs antiques
et je le chierai en public,
Louis XIV extatique,
par un cérémonial canonique
scellant ma loi divine :

« Œil pour œil, dent pour dent ».

Famille !

Je vous mange !

Je digérerai son corps et son âme même,
plus rien n'en restera que quelques poils s'envolant dans la tempête ;
à mon cou pendront ses tripes fumantes ;
sur mon torse,
j'arborerai leurs alliances
comme un trophée de chiasse !

Je décrète leur absence !

J'ordonne qu'ils n'aient jamais existé !

Il n'y aura pas de pardon car j'ai tant souffert pendant trop longtemps ;
hors me voici presque vieux maintenant.

Et seul …

TOUT SEUL !

TELLEMENT SEUL !

Dans cette déréliction justifiant mon anathème, depuis toujours,
le vide accompagne mes pas désespérés
lorsque je rase les murs qui tremblent,
vaporeux sous le ciel bas,
lourd et inquiétant.

Tout m'est irréel
et dans cette horrible déréalisation
baignée d'un voile mouvant
derrière mes yeux en façade,
je ne sais plus où aller pour me guérir,
sauf au suicide.

Le vrai m'a été faussé ;
je m'imagine des histoires
dans la ville sonnante à chaque coin de rues.

Sur mon océan de détresse,
le monde et sa rumeur si éloignés de moi
me sont invisibles ;
je me sens étranger à tout,
partout et avec tous ;
plus rien ne vient ;
l'eau a le goût du dégoût ;
mon cœur se morfond puis s'effondre
au bord d'un précipice sans fond ;
je suis désormais loin de l'espoir,
guidée par l'angoisse et misérable.

Je sursaute quand tombe une feuille morte
et me pétrifie au passage du silence.

Je ne parle plus et ne côtoie quiconque
car tous sont vivants
comme eux que je veux tuer.

Il me faudrait d'autres mains bienveillantes s'apposant sur mon crâne pour m'apaiser
en me murmurant enfin des mots d'amour.

Où se trouve-t-elle que je la sauve aussi ?

Où se cache cet espoir magnifique ?

Dans quel évanescent immeuble
ou agressif hôpital ?

Je la cherche ;
elle m'attend depuis cent ans
et je ne parviens pas à arriver,
moi qui ai pourtant
davantage de courage que Thésée
car je ne sais pas où elle est !

« Mon Dieu, pourquoi nous-as-tu abandonné ?! »




Mardi 7 - Mercredi 8 Juillet 2015


« L'Île aux Mille et Un Jours » - Extrait …


© Thierry Laurier Šuronirisme 2015




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