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          LA  FORTERESSE




Mais non, je ne suis pas morose
Dans ce château fluorescent
À la tour jaune, bleue et rose,
Aux pont-levis luminescent !

Les pierres taillées pour la conquête
Sur lesquelles marchent des chinois,
S'entrechoquent de mille têtes
Dont la plus grosse crache et boit.

Ils catapultent des rizières
Où nage, triste, abandonnée,
L'ombrelle seule d'une douairière
Enfuie la nuit vers le Tibet.

Dans ce parapluie du soleil,
L'amant, fidèle à sa mémoire,
Dépose chaque jour du miel
Avec le thé sur des boudoirs

Et moi, qui ne suis pas anglais
Puisque je vis à contre-sens,
Jamais, je ne touche ce thé
Ni ces gâteaux fait pour l’absence.

La cour entre les murs qui suintent,
Pavée de mes dalles en éponge,
Se nourrit du sang de l'absinthe
Et mange des livres qui plongent.

Leurs phrases belles, les mots jaloux,
Entraînent dans la chute immense,
Une mosquée rouge à Cordoue
Tirée par le phare de Byzance ...

Et sous les dalles trop gorgées
De haine, de guerres et de morts,
Des souterrains en fer forgé
Mènent vers d'autres châteaux-forts.

Parfois, je m'assieds, languissant,
Pour écrire des lettres perdues
Avec du parchemin si blanc
Qu'il auréole ma vertu ;

Mais souvent, toujours, je me cache
Du monde horrible qui m'assiège
Et quand je sors avec panache,
Il me lance des sortilèges.

Mon bouclier peint du ciel bleu,
Au griffon d'or et au sang pur,
Protège des gris merveilleux,
Un cygne obscur sur les ordures.

Lorsque je dors parce qu'il faut bien
Enchâsser l'hiver sous les songes ;
Alors, je rêve qu'il me revient
Des autrefois plein de mensonges.

Je sens les villes enchantées,
Une bataille sans retour,
Un avenir désenchanté,
Le souvenir des grands détours

Et si les fantômes apparaissent
Au-dessus de la citadelle,
Sans reproche et sans peur, je laisse
Un ange m'accrocher des ailes.

Du courage qui est le mien,
De la douleur qui m'envahit,
Personne, jamais, n'en saura rien,
Ni des appels, ni de l'ennuie.

Les années passent au fond du vide,
Un cachot morne sans lumière
Où des rats las aux yeux livides,
Rongent leurs os et mes prières ...

« - Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir
Vaincu, pleure et l'angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir ».

Je suis un cimetière sublime
Au cœur d'un Empire oublié
Dont les allées meublent l'abîme
Et les murs blancs, illuminés,

Éclairent mes sépultures magiques
Où des Cortés ressuscités,
Naviguent vers les îles obliques
Sur l'océan transfiguré !

Ces îles troubles, évanescentes,
Aux jardins mous de Babylone,
Dans le brouillard, dansent et chantent
Un opéra pour le vieux faune

Qui n'entend pas les au-revoirs
Sous la mer de sa mélodie,
Trop occupé à concevoir
Le manuscrit pour l'infini.

« Ils vont disparaître bientôt
Ceux que tu n'auras pas aimés ;
Tu cultives comme un fardeau,
L'ambition de ta surdité ! 

Tu resteras le temps qui passe
Depuis bientôt plus de cent ans
Sans trouver le donjon fugace ;
L'heure de la belle aux bois dormant ».

Et puis Cortés s'évanouit
Dans la fumée d'un feu de joie
Quand le Galion qui le poursuit
Arbore ses voiles et mes tracas.

Ainsi, les douves s'évaporent ;
Je reste ballant, pétrifié ;
Alors, je referme le port
Avec une chaîne embaumée.

Pourtant la herse est grande ouverte.
Sur la grille où repose un masque,
J'ai mis des orchidées offertes
À la Toussaint dans la bourrasque.

Ces fleurs étranges et pénétrantes,
Au parfum suave du bonheur,
Ont les pétales bringuebalantes
Pour attirer les filles en pleurs

Mais j'imite le botaniste
Qui sèche seul avec ses herbes,
En remplissant de grandes listes,
Je les attends, la mine acerbe.

« Il faut incendier le château ! »
Me crient des gens dans la campagne,
« Il est recouvert de corbeaux ! »
Psychédéliques sur la montagne.

Non ! Je ne veux pas m'immoler
Pour que tout cesse dans l'enfer
D'un renouveau qui brûlerait
Les possibles avec Lucifer !

Je vais continuer mon voyage
Sans bruit, sans amour, sans tendresse
Et tant pis si je fais naufrage
En ruine, je suis la forteresse !



2 – 7 Novembre 2014


© THIERRY LAURIER ŠURONIRISME 2014



" L'Île aux Mille et Un Jours "
( Rêverie littéraire sans fin )
Extrait ...







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