emsirinoruŠuronirisme - Message ou slogan



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Il faut que je parte de cette ville sale et mauvaise comme la peste des canards cul-de-jattes
parce que trop pauvres.

Je veux dire plus loin qu'une autre cité infestée par les marionnettes qui me suivent à petits pas silencieux sous leurs chapeaux de paille moisie
et dégoulinant de mes souvenirs mornes.

Un nouveau pays ne suffira pas,
non plus qu'un autre continent
car les hommes vivent partout les mêmes :
pervers et crétins.

Leurs montagnes sont pleines ; 
la campagne est construite ;
le désert sent la guerre
et sous les mers superflues,
Jules Verne a disparu.

Il n'y a pas sur la Terre d'endroit joli
où je puisse vivre en rêvant épanoui.

Sauf un peu les cimetières
et même si je m'y réfugie souvent,
ne se passent que quelques minutes avant
qu'un autre être humain n'y pénètre à son tour
pour se planter à quelques mètres
de mes songes harassés
et les défaire des nuages enlacés
où ils se fanent lovés.

Là,
parfois,
mon sort dépasse l'imagination !

Alors, où ?!

Où aller pour ne plus se sentir déranger
si ce n'est dans l'au-delà ?

C'est bien la dernière aventure à conquérir
et rien,
pas même le labyrinthe de son existence
si l'on en a fait une mythologie,
ne saurait soutenir la comparaison
avec ce grand empire sibyllin et poétique,
le seul à la démesure suicidaire
d'un chevalier austère.

Un jour,
je visiterai cette contrée
dont personne ne parle plus désormais
et contrairement à la plupart des autres,
j'aurai préparé mon expédition.

Mais pour être mort, il faut mourir
et pour mourir, il faut ne plus vivre.

Hors, je suis encore.

La maladie m'a touché puis s'est enfuie ;
me voilà guéri, tant pis !

J'ai bien pensé à me tuer par soucis
d'une plus grande rêverie
mais un immense dessein
semble me retenir sans fin.

Et peut-être qu'elle aussi est ailleurs.

Loin, plus loin que je ne suis déjà.

Sans toit !

Sans foi !

Sans loi !

Sans Roi !

Et sans moi ...

Si bien qu'en attendant,
souvent,
je vais me promener, poursuivant
les fils de fer barbelés le long de la base.

Des vaisseaux gigantesques y sont amarrés
sous les homards bleus.

Je sais que certains peuvent traverser l'Univers
et ses dimensions sans dimensions.

Depuis des années,
mon cœur planifie
son vol sans retour.

Un de ceux-là, le plus beau,
je vais le voler pour m'envoler.

Ses couloirs sont blancs ;
le gouvernail m'attend ;
je suis seul et je n'ai plus peur de rien.

J'ai appris à piloter sur la toile
car tout m'est prévu de longue date.

Mes milliers de livres dans les cartons,
je les poserai sur les rayons vides
de cette bibliothèque spatiale.

À la bourse en forte baisse,
j'ai acheté du blé pour un million d'années.

Il calera les soutes.

Je me suis payé une série
de nouveaux vêtements :
Noirs à décors rouge et or.

De l'eau de cette source d'éternité
et des olives comme Socrate.

Un animal de compagnie m'accompagnera :
la chèvre m'offrant son lait
pendant que je lui conterai notre histoire
qu'elle recopiera en murmurant :
« Je suis le moine à barbichette
dont les mamelles nourrissent l'ascète ».

J'entendrai une musique lente et inquiétante.

Parfois, pendant le voyage,
s'auto-montera le chauffage
puis je resterai nu des mois entiers,
tendu et impassible.

Si possible.

Il n'y aura personne d'autres.

Je serai solitaire, c'est vrai
mais rien ne me changera de maintenant,
hagard au milieu des milliards.

Je sais que sur le sol verdoyant traverseront devant moi de petites couleuvres fines à la poursuite des sauterelles en plastique et des gros crapauds rayonnant dans le vent frais et léger.

Aux murs de lin et de liège,
mes tableaux souriront sous la neige.

Je me raserai deux fois par semaine
en sifflotant « Je t'aime ».

Après ma longue marche matinale
et ma toilette astrale,
la chicorée amère qui réchauffe en hiver
me souviendra des matins froids d'autrefois.

Je me débarrasserai du rien qui m'assaille
car j’arbore la pagaille.

De cette chèvre bonne
dont le nom m'impressionne,
tous les vingt huit jours,
un rat noir apparu de nul part
et assis sur le dos d' « ASSAGIE »,
soutiendra mon regard un moment
puis disparaîtra en miaulant :
« Ophélie … ».

La couleuvrine filant grimpera un instant
sur le crâne de ma nourrice qui zozotera alors :
« Pour qui sont ces serpents
qui sifflent sur nos têtes ?
Est-ce toi qui vient de dire cela ?
Faut-il que je le note ?

- Replace ces mots sur une étagère,
lui répondrai-je.

- J'entends des voix.
Mon Dieu, dans quel état j'erre ? ».

Oui,
nul doute,
on m'a trompé d'époque.

'' Je suis un homme perdu
dans un siècle qui n'est pas le mien ''.

Et c'est pour cela que je pars.

Oui, j'entends des voix …

la tienne …

Jeanne,
souviens-toi,
c'est moi qui te retins lorsque tu tombas
en arrière et c'est encore moi qui fis de cette flèche brisée et ensanglantée,
une croix à la pointe aiguisée :
ton crucifix de sainteté.

Jeanne,
jolie demoiselle aux grandes ailes,
je te sauverai malgré toi et monterai
sur le bûcher à ta place
car rien n'est plus sublime
que le sacrifice anonyme.

Jeanne,
belle et surnaturelle,
nous étions fait pour nous unir à l'éternel.

Bien sur,
cet astronef sera le monastère des airs
où deux moines,
l'un noir et l'autre blanc,
voyageront, véloces,
dans le temple qu'est le cosmos.

Des comètes annonceront notre arrivée
à des peuples exténués.

Passant à travers les galaxies différentes
et similaires à la fois,
nous verrons des armées étoilées
dont chacune se souviendra
de nous avoir oubliés.

Fidèle dans cet océan du temps,
rien ne me touchera plus
que cet espoir lointain et serein
de la trouver plus loin.

Plus loin que le plus lointain des infinis,
toujours,
meurtrie,
elle m'attendra d'amour,
ses tétons durs pointés
vers l'azur de mes yeux verts offerts.

Car je suis le prince charmant
aux tourments rayonnants.

Les nébuleuses s'absorberont de mes pupilles dilatées derrière mes paupières entre-fermées
et je la ressentirai.

Comme tout sera simple entre nous.

La douleur cessera,
ma bile s'enfuira et mon sang brillera. 

Lorsque s'accélérera ma certitude
de filer doux à la vitesse de la lumière,
quand ma chèvre délurée récitera
'' le cantique des cantiques ''
en tournant sur elle-même,
lorsque ma main de verre
et mon sexe de pierre
se confondront aux éclairs,
quand mon esprit béni par le lait vermeille
de ces mamelles remplaçant les soleils
explosera de bonté et que mes os
devenus filaments des colonnes du firmament
se détricoteront pour rejoindre
la tapisserie de Pénélope endormie,

alors,

moi,

de soie,

joyeux,

amoureux,

Ulysse et abysse,

guéri des malheurs du proscrit

et sauvé des vices de Troie,

sans courroux ni tracas,

je m'unirai à la princesse d'Ithaque

par le divin cloaque !




Samedi 15 – Dimanche 16 Août 2015


« L'île aux Mille et un Jours » - Extrait …


© Thierry Laurier Šuronirisme 2015




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