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SONGE D'ÉTÉ




Bientôt, ma barbe mal taillée fera le tour
de mon torse où je l'ai enroulée
comme une écharpe terrifiante.

Ma chienne a disparu voici vingt ans,
emportée par des albatros mirobolants.

Ils sont arrivés du nord en grandes bandes parfaites formant de longs rectangles sans fin
ne s'éteignant à ma vue
que par l'horizon de la perspective.

Une de ces bandes jaunes et rouges
a brusquement piqué vers « Magellane » ;
c'était le nom de cet animal au regard pénétrant,
ma chienne ;
deux oiseaux l'ont attrapée chacun par une
de ses grandes oreilles d'éléphante poilue
pour la soulever à deux mille pieds
et poursuivre ainsi leur voyage sans que je ne comprenne pourquoi ils avaient commis cet enlèvement dont je ne me suis jamais remis.

Depuis, je passe ma vie ici,
sur ce continent entièrement rose et noir
en marchant les yeux en l'air,
en mangeant sans oublier de surveiller les nues
et même lorsque je suis obligé de baisser la tête,
je crains toujours qu'un de ces volatiles
me surprenne à satisfaire mes obligations organiques pour m'emporter moi aussi
vers une destination inconnue.

Je ne sais pas où je suis
ni comment j'y suis parvenu.

Je me suis réveillé là un jour,
alors que les deux soleils oranges
étaient au zénith.

D'ailleurs, ils ne l'ont pas quitté.

Depuis quand suis-je arrivé ?

Je ne sais pas vraiment …

Au début, j'avais commencé à essayer d'envisager une comptabilité du temps qui passe
mais comme il n'y a pas de nuits,
que les soleils sont statiques
et que rien ne bouge dans les cieux,
il m'a été impossible de savoir combien
d'heures humaines s'écoulaient.

Tout semble immuable.

Absolument tout à tel point que souvent
je m'interroge à propos de moi-même.

Est-ce que j'ai changé ?

Ma barbe n'est-elle qu'une illusion
ou bien mon reflet serait-il resté le semblable qu'autrefois depuis tout ce temps m'ayant paru
parfois des années, parfois des décennies ?

Il y a bien de l'eau coulante à des fontaines
de marbre mais je ne parviens pas à m'y mirer.

Elle est pleine d'elle-même et semble refuser qu'autre chose, fusse une image, ne la pénètre.

Et puis, l'eau également est rose.

Je la bois ; elle n'a aucun goût
mais ne m'a jamais causé de troubles de santé.

Il y a donc peut-être deux ans ou mille années,
lorsque j'eus mangé la seule nourriture trouvée
dans ma poche, un biscuit à la fraise,
je me suis immédiatement inquiété de la suite
de mes repas mais le lendemain, sur un banc,
je trouvais trois galettes oranges
comme les soleils ;
je les reniflai ;
elles sentaient la menthe fraîche et la pêche.

À m'être aventuré à croquer
le coin de l'une d'elles,
je pris conscience qu'elles avaient une consistance
ainsi qu' une odeur familière me rappelant mon enfance mais qu'était-ce exactement ? 

Aujourd'hui encore, je ne peux le préciser
ni le concrétiser clairement.

Donc, elles étaient bonnes et je les mangeai ;
elles suffirent d'ailleurs à me rassasier
malgré leur diamètre raisonnable.

Ensuite et chaque jour sur d'autres bancs
au fil de ma déambulation,
de nouvelles galettes me furent offertes
par la providence.

Cette planète si tant est que ce soit une planète,
est plate, parfaitement plane,
sans reliefs, montagnes d'aucunes sortes,
vallons ou légères déclinaisons.

Je n'y ai vu de végétation aucune,
pas d'arbres ni arbustes, pas de plantes,
herbes ou mousse, rien que du marbre sur le sol
où des motifs géométriques abscons alternent
avec des dallages vierges.

Jamais non plus, abstraction faite des albatros,
je n'ai vu ou entendu d'animaux petits ou grands.

Souvent, j'ai guetté d'éventuelles traces de leur présence mais je n'ai rien trouvé.

Par contre et partout, environ tous les sept kilomètres, sont plantées des statues soit féminines, soit représentant des Êtres évanescents, mous et instables.

Ces formes dans des postures improbables,
paraissent actrices d'une pièce décomposée,
déchapitrée de ci de là le long de mon chemin,
figées dans des scènes dramatiques ou comiques, puzzles d'actes explosés d'une super-nova théâtrale.

Ils ont des gestes terribles ou désenchantés
et il me semble sentir leurs envies de rire,
crier et pleurer.

Portant des bijoux de l'occident antique,
elles sont toutes chaussées sauf une de ces statues
pour celles que j'ai pu voir jusqu'à présent,
de bottes à talons aiguilles
montant jusqu'aux genoux.

La seule sans ces bottes-là
arbore des pantoufles misérables imitant dans le marbre,
la laine défraîchie sur de longues chaussettes
trouées et rapiécées.

Toute nue, superbe dans sa silhouette fine
et longue, elle est blonde dans son marbre rose.

La tête relevée comme scrutant le lointain,
elle semble attendre quelqu'un ou quelque chose ;
peut-être un événement qui la libérerait de sa prison
de pierre mais rien ne veut se produire.

Quand je passe à ses pieds,
n'osant lever le regard
vers ce buste digne de Vénus,
elle tremble, s'agite, s'ébroue,
s'illumine presque et lorsque je m'éloigne,
tout s'éteint.

Une fois, je l'ai par mégarde effleurée,
mais était-ce réellement par mégarde ?

Elle a fait trois tours sur elle-même et j'ai senti une chaleur monumentale
au cœur de ce corps de marbre.

Souvent, des larmes de Jade perlent sur sa poitrine hoquetante et une corde au nœud coulant
se dessine à son cou.

Je l'aime à mourir d'amour !

Mon idéal impossible !

Je suis tombé malade de ne pouvoir la vivifier
afin qu'elle devienne chair rose et douce dans mes bras malheureux.

Je veux lui crier qu'elle est faite pour être mienne
et moi sien mais rien ne sort
de mes lèvres mélancoliques.

Sûrement est-elle trop belle pour moi
car je me sen laid, sale et distordu par la honte d'exister ou bien n'est-ce qu'un mirage né de mon esprit malade, une projection de mon désir d'amour infini,
image mentale de ce que je veux rencontrer
contre vents et marrées,
hallucination romantique et symptôme
de ma déréliction pathologique.

C'est elle et puis c'est tout !

Le sentiment d'abandon que je porte depuis toujours
au dessus de mon cœur me pèse
comme le monde est lourd à Atlas
et il va bientôt m'écraser
car je suis à bout de forces.

Aux pieds de cette vision idyllique est façonné
un bisellium, siège à deux places
mais je m'y assois toujours seul,
seul, la tête basse remplie du spleen despote faisant pleurer l'espoir vaincu.

Elle est là, quelque part, dans une chambre
ou un placard, au bord du gouffre,
attendant les yeux las et le regard porté
vers la fenêtre fermée.

Mais où ?

Où ?!

OÙ EST-ELLE ?!

À un kilomètre encore ?

À dix ?

Cent ?

Mille ?

Sur ce continent ou au delà d'autres mers ?

Sur cette planète ou dans une autre galaxie ?

La trouverai-je avant que nous soyons vieux
ou non ?

Pourrais-je la sauver en lui prenant la main
ou allons-nous nous suicider chacun de notre côté comme deux chiens abandonnés ?

Quel enfer que cet enfer …
qui dure …
et dure encore pour ne jamais se terminer …

Il ressemble à la vague n'en finissant pas
de revenir sans vraiment pouvoir mourir sur la jetée,
mouillée de ses larmes ridées.





Samedi 11 - Mardi 14 Juillet 2015


« L'Île aux Mille et Un Jours » - Extrait ...


© Thierry Laurier Šuronirisme 2015






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